L’embargo : un mal pour le journalisme scientifique ?

L’embargo : un mal pour le journalisme scientifique ?

Que doit-on penser de l’embargo, ce système qui empêche tout journaliste de parler d’une étude publiée par une revue scientifique avant une certaine date ? C’était la question posée lors du débat de l’AJSPI le 27 mars, avec des invités prestigieux, notamment Randy Schekman, prix Nobel, Martin Enserinck, journaliste pour Science, et Vladimir de Semir, qui dirige le Science Communication Observatory. Si l’embargo est à l’origine vertueux, il semble qu’il soit plus utilisé comme moyen de promotion des revues, et qu’il impacte le comportement des journalistes et des médias face à ce qui constitue l’actualité scientifique.

À l’origine, le système des embargos semble plutôt bénéfique. Il permet à tout journaliste, lors de la sortie d’une étude, de recueillir des témoignages contradictoires, de faire des recherches en profondeur sur le sujet, de voir si celui-ci est vraiment nouveau, et d’évaluer les résultats avant de publier à la date exigée.

Martin Enserinck pense que cela peut effectivement amener à plus d’articles informatifs mais qu’il y a un certain nombre de désavantages. Selon lui les embargos servent surtout l’intérêt des revues.

Notamment, le temps de recherche semble rarement mis à profit par les journalistes. Il est fréquent d’observer qu’un communiqué annonçant une étude scientifique sous embargo soit repris presque à l’identique par les médias, sans grande investigation. Ce fut le cas par exemple il y a quelques mois au sujet de la découverte, chez la souris, de l’effet secondaire d’une molécule anticancéreuse. Sous embargo, la nouvelle avait été reprise massivement, souvent en suggérant que le résultat s’appliquait à l’homme. Ce que laissait penser le communiqué malgré le fait que la recherche ait été menée chez la souris, une information légèrement dissimulée dans la communication de l’Inserm. Les exemples de ce genre, très fréquents, montrent bien que l’investigation n’est pas toujours au rendez-vous.

En outre, Martin Enserinck parle de «The embargo addiction» : les embargos rendent les journalistes accros et paresseux. Les nouvelles sous embargo attirent plus l’attention des journalistes, et ces derniers « copient parfois plus les communiqués de presse qu’ils ne préparent l’article ».

 

On observe une homogénéisation du contenu des journaux qui ne veulent pas passer à côté des informations importantes, et souhaitent être « à la page ». Pourtant, certaines recherches qui ne sont pas sous embargo sont tout autant intéressantes. Comme le soulignait Martin Enserinck, des scientifiques ont reçu un prix Nobel pour des études qui n’étaient pas sous embargo…

L’embargo semble être en grande partie un outil marketing pour les revues scientifiques. Une façon, pour elles, de régler l’agenda médiatique, et de conserver l’exclusivité sur la publication des nouvelles importantes, ou du moins, de celles jugées comme telles. Martin Enserinck rappelait notamment que les revues n’oublient jamais de se citer comme source dans les informations envoyés aux journalistes. Et pour Randy Schekman, les embargos sont simplement « une invention des journaux pour promouvoir leur propre ventes ». Le système est bien rodé. Le lundi paraissent les articles de PNAS, le mercredi ceux de Nature, ceux de Science le jeudi…

Martin Enserinck pense que dès qu’une recherche est approuvée par la revue, mais non publiée, il faudrait pouvoir en parler. Surtout qu’il est de plus en plus difficile de retenir les informations : avec les blogs, les réseaux sociaux, les chercheurs ont de nombreux moyens pour communiquer sur leurs recherches.

David Fossé, rédacteur en chef adjoint de Ciel & Espace, témoignait du caractère gênant des embargos dans ses propres investigations : « On est très spécialisé, on est parfois au courant que de beaux travaux se préparent en labo, mais certains chercheurs ne souhaitent pas parler de papiers qui vont être publiés pour ne pas se faire taper sur les doigts, et ne pas mettre en mauvaise position la future grande revue dans laquelle l’article sera publié. Souvent les articles sont acceptés bien avant la publication, et il peut se passer plusieurs semaines entre cette validation et la publication ».

Dans certaines situations, l’embargo devrait pourtant être de mise. C’était le propos de Sylvestre Huet, journaliste scientifique et blogueur à Libération. « Quand on se penche sur certains sujets avec des enjeux importants, on se rend compte de l’intérêt de l’embargo ». Ce fut le cas pour l’étude de Séralini, qui n’a pas été sous embargo, et pour laquelle il n’y a pas eu de mise à disposition des informations auprès des journalistes. Selon Sylvestre Huet, quand un scientifique fait une démarche proactive à l’encontre de la presse pour faire passer une information, il doit le faire sous le système de l’embargo.

5 Comments

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  2. Pierre Barthélémy

    Je suis plutôt d’accord avec Sylvestre Huet et il a raison de citer l’étude Séralini en exemple des manipulations dont l’embargo est censé protéger (je dis bien « censé »). Ceci dit, l’embargo n’est qu’un outil et pas une fin en soi. Comme tous les outils, il faut savoir s’en servir correctement. Ce qui compte, dans l’étude sous embargo, c’est le contenu de l’étude, pas l’embargo !
    Pour le reste, il faut avant tout se poser la question de ce qu’est le travail de journaliste scientifique. Cela ne consiste pas, et loin de là, à attendre et à recopier les communiqués de presse des grandes revues. Ceux qui font cela ne sont pas des journalistes dignes de ce nom. Ce qui compte, c’est de farfouiller dans les revues (et pas seulement les « grandes » qui sont surtout de grosses machines commerciales) et de lire un maximum d’articles, qu’elles soient sous embargo, postées en prépublication sur des sites comme arXiv (dont le mode de fonctionnement est intéressant et commence à fissurer les politiques d’embargo)… ou déjà publiées mais passées complètement inaperçues. La science est un univers immense…
    Quant à l’homogénéisation des contenus, elle n’est pas due aux embargos mais 1/ à la fainéantise des rédactions qui se soucient surtout de publier la même chose que leurs concurrents et 2/ à la bêtise globale des grands hiérarques médiatiques qui, dénués pour la plupart de toute curiosité pour la chose scientifique et inconscients de son importance dans notre monde, ne donnent pas à la vulgarisation la place qu’elle mérite et obligent les journalistes de ces rubriques à se concentrer sur le « main stream » (et on retombe très vite sur le point 1/). D’où un manque d’originalité patent, criant, des journaux dans ce domaine, qui pousse les passionnés de science à se tourner vers d’autres modes journalistiques : pourquoi croyez-vous que des blogueurs comme Sylvestre ou moi-même rencontrions le succès ? 😉

  3. Antoine

    En réaction à l’article, Marion Sabourdy commentait sur Twitter : « et l’embargo fait perdre de vue d’autres pratiques comme les reportages, les enquêtes… » (https://twitter.com/Fuzzyraptor/status/455584063743864832)

    Ce qui m’a rappelé une remarque de Sylvestre Huet durant le débat : avec la réduction des effectifs de journalistes scientifiques dans les rédactions, il n’y a plus de longs reportages de fond dans les laboratoires, comme ce qui se faisait visiblement avant, où les journalistes allaient suivre une équipe de chercheurs, ou une expérience, sur une longue durée.

    Pour autant, ici encore, cela ne semble pas être vraiment lié aux embargos, mais plus à la politique des revues, comme l’évoque Pierre dans son commentaire. Les rédactions se concentrent sur les gros titres des revues scientifiques.

  4. Pascal Lapointe

    Ce qui est dommage avec le commentaire de Martin Enserick, c’est qu’il risque de conforter les scientifiques dans leurs préjugés à l’égard des journalistes: tous pourris. 🙂

    Pourtant, comme l’écrit Pierre Barthélémy, ceux qui recopient les communiqués ne sont effectivement pas des journalistes dignes de ce nom. Côté anglophone, je lis régulièrement des textes des Zimmer et autres Yong qui, de toute évidence, ont profité de l’embargo pour aller chercher d’autres opinions et nous pondre des reportages qui sont à 1000 lieues des simples résumés de recherches. Et ça, c’est quand leur reportage n’est centré que sur une recherche: en fait, bien souvent, la recherche citée n’est qu’un point de départ, un prétexte pour nous amener plus loin.

    Il est exact que « le temps de recherche (offert par l’embargo) semble rarement mis à profit par les journalistes », mais on pourrait en dire autant de l’ensemble des journalistes, pas seulement en science: ceux qui prennent du temps (précisons: ceux à qui on alloue du temps) pour chercher sont minoritaires. C’est bien pour ça que les reportages approfondis, qui creusent, qui contextualisent, ressortent du lot et nous apportent tant de satisfaction. C’est là un problème de fond de notre profession, où la vitesse et l’information instantanée ont été de plus en plus valorisées depuis 20 ans, et où les budgets voués à la recherche (et au journalisme scientifique…), ont été de plus en plus réduits. Mais je ne suis pas sûr qu’en ciblant l’embargo, on vise la bonne cible… 🙂

  5. Sylvestre Huet

    Merci Antoine pour ce compte-rendu. En raison d’un manque de temps, ma réaction sera télégraphique, désolé pour le style:
    ► Attention à la confusion. Embargo ne signifie pas « interdiction de parler d’un article scientifique avant parution ». Cela, c’est vrai pour tout article scientifique à paraître dans une revue qui ne peut pas être cité avant sa parution. Embargo, c’est un raccourci pour dire « remise d’une information sous embargo », ce qui permet de lire et de travailler sur un article à paraître quelque jours avant sa parution.
    ► La remise sous embargo des articles des principales revues scientifiques aux journalistes accrédités uniformise t-elle les informations ? La démonstration de notre collègue de Barcelone pêche par simplisme. Il est vrai que la plupart des emballements médiatiques (tout le monde parle du même papier au même moment) sont liés à des articles remis sous embargo. Mais:
    1- l’affirmation contraire est également vraie, la presse généraliste ne dit rien de la grande majorité des articles remis sous embargo, et même si on réduit le lot aux spécialement soulignés par les press releases de Sciences et Nature ou des Highlights des PNAS par ce que rien que ce lot c’est environ 15 articles par semaine). Et de nombreux articles de journalistes ne sont pas lié à des publications scientifiques (enquêtes, reportages, portraits).
    2- les articles montés au pinacle de la presse sont de deux catégories. La première c’est celle des découvertes majeures… qui sont souvent des publications remises sous embargo. Et là, il n’y a rien à reprocher au journalistes et à la presse, qui fait alors son boulot de hiérarchisation. Et cela marche même quand il n’y a pas remise sous embargo, voir la conférence au Cern sur la découverte du boson de Higgs. La seconde, c’est l’emballement pour des sujets jugés vendeurs, sexy, amusant… bref, les dinosaures et l’astéroïde tueur comme emblème, ou le nez humain très fin. Mais, cela changera t-il quoi que ce soit si ces papiers n’avaient pas été remis sous embargo ? Probablement très peu.
    3- Bref, si la remise sous embargo peut accentuer un phénomène négatif lié au fonctionnement de la presse, il me semble que ce n’est qu’un adjuvant et pas une cause, en tous cas ni première ni principale.

    ► Conclusion : si les défauts présumés de la remise sous embargo sont en grande partie ceux du système médiatique, alors ses qualités, soulignées par Pierre Barthélémy méritent sa perpétuation.

    ► Nota bene : les scoop et les exclusivités. Il y a des millions d’articles scientifiques chaque année et seulement quelques centaines d’articles de sciences dans un quotidien de qualité. Autrement dit, chaque journaliste scientifique pourrait se réclamer d’un scoop, il suffit de prendre au hasard l’une parmi les milliers de publications dont aucun autre journaliste ne parlera. Facile, c’est juste des maths élémentaires. Enfin, autant il est justifié de faire des articles racontant une recherche en cours du point de vue de ses questionnements, de ses méthodes etc…, autant les résultats doivent être livrés au public après leur publication dans une revue, papier ou électronique. Vouloir aller plus vite au prétexte du scoop se traduira nécessairement par une fuite en avant et une baisse de la qualité, comme dans les autres secteurs du journalisme.

    Sylvestre Huet

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